Les Bardes (par Wenlock)

 

Les Bardes sont plus que de simples baladins/ménestrels/troubadours: ils sont les principaux "médias" de l'époque médiévale.

Ils transmettent les nouvelles publiques et certains messages privés, sont des "banques de données" sur toutes les contrées lointaines (coutumes, itinéraires, événements récents, histoire...). Etant parmi les rares voyageurs de métier, on leur confit des connaissances nécessaires à de lointains collaborateurs, ils informent les marchands sur le cours de certains produits, donnent des renseignements aux chroniqueurs comme aux autres bardes. Ils fonctionnent en réseau, les connaissances de l'un étant transmises à une poignée d'autres (avec plus ou moins de fidélité) pour atteindre l'autre bout du pays...

Dans certains cas, ils sont "témoins-experts" sur des questions de tradition ou de généalogie, assistent au règlement des contrats et aux serments. Ils peuvent aussi passer des sortes de "petites annonces". Chez les "barbares", ils sont dépositaires de toute une base culturelle et historique, mémorisant l'Histoire (avec majuscule) du Clan, ses connaissances et son savoir-faire, les annales de sa jurisprudence, le détail de ses rituels...

Leur fonction informative est très importante, mais se double d'une fonction de divertissement (ils sont la télé de cet univers): ils transmettent ainsi certaines "leçons de vie", font voyager les idées et les modes de pensées par les contes et les anecdotes ou le répertoire musical et poétique d'un pays ou d'un "mouvement artistique".

La soirée d'un Barde commence par la localisation de sa future scène (la plus vaste et populeuse possible, avec éventuellement des critères de visibilité et d'acoustique): une esplanade, l'escalier d'un grand bâtiment, une grande auberge, la cour d'un château... Il commence par y planter son bâton de marche, insigne de sa fonction et résumé de ses voyages: orné de plumes, rubans, collier, pierres et bibelots représentatif des pays traversés au cours de ses voyages, quelques objets rares ou exotiques sur lesquels il pourra broder une histoire et attiser la curiosité... Certaines grandes auberges ont parfois un lampion ou un fanion particulier annonçant la présence d'un Barde.

Leur présence signalée "visuellement", les Bardes attirent leur auditoire en chantant leur propre version du "Grand Chemin" (ou autre texte classique fort long décrivant des voyages; l'idée est inspirée de "Rêve de Dragon", mais assez représentative des coutumes médiévales) annonçant par le choix des couplets les endroits visités et les événements connus. Pendant qu'il cite le long chapelets des cités dont il a des nouvelles, le Barde est interrompu à la criée par ceux qui veulent des précisions sur l'un ou l'autre point: comme il ne vit que des dons, les spectateurs lui offrent telle ou telle chose pour avoir des renseignements ("Holà, une chope de bière pour que tu raconte les nouvelles de la capitale!", "Une miche de pain pour le récit de la dernière bataille")... Le Barde habile peut ainsi faire monter les enchères (et le maladroit vexer son auditoire) pour assurer son dîner ou son logement...A lui d'obtenir le plus possible de dons (rarement en argent) en dévoilant des "scoops" ou des potins (pas toujours très véridiques), en faisant preuve de la plus grande culture (il y a parfois de la concurrence), de la plus longue mémoire ou de la plus fertile imagination...

Le rituel des nouvelles terminé (ça peut prendre longtemps dans les coins reculés où les nouvelles sont rares, ou si le pauvre orateur n'a pas encore trouvé de quoi faire un dîner), le Barde commence les divertissements (bien souvent, il dîne au fur et à mesure des dons, les "clients" entretenant sa verve à coup de boisson, d'amuse-gueule et de petite monnaie. Dans d'autres cas, il se retire pour consommer ses gains avant d'entamer son spectacle du soir): en introduction, les anecdotes (qui enseignent autant qu'elles divertissent), les histoires drôles, les contes merveilleux et les chants gais. Il oriente son discours en fonction des goûts et attentes du public, parfois jusqu'à la démagogie, il fait participer l'auditoire, se moque de l'un et flatte l'autre pour tenir son public.

A l'heure où les enfants vont se coucher, il entame les histoires grivoises ou provocantes (ou revendicatives: dans la gaule sous domination romaine, les Bardes entretenaient l'esprit de révolte par le récit des combats passés, les chants de guerre, des contes choisis pour leur contenu rebelle ou nationaliste), les mythes terrifiants et les chants paillards (d'où certaines frictions avec le clergé: le conteur se laissent souvent aller à la méthode Hollywoodienne: du sang, un peu de provocation, du sexe et des happy-end)... Il suit éventuellement les circonstances: sagas épiques près des lignes de front, romance pour les Dames et les mariages, histoires de bêtes terribles quand les loups hurlent au loin... Tout est bon pour capter l'auditoire et jouer le "pay per view": " je ne puis plus continuer si l'on ne me paye à boire, ma gorge s'assèche! " . Le Barde s'accompagne souvent d'un instrument (musique d'ambiance ou dramatisante, comme pour les films, le théâtre ou l'opéra) et d'effets visuels ou dramatique: jeu d'acteur (mimiques, ton, accents, postures, etc. ), mouvements de cape, masques, tour de "magie", danse, acrobatie, mime... Certains transportent avec eux des décors peints sur tissus qu'ils déploient derrière eux pour illustrer leur thème, se ménagent un rideau et des coulisses, s'approprient l'espace, tant pour soutenir leur prestation par un "décor" plus ou moins improvisé que pour délimiter et faire remarquer leur "scène" (au minimum, un cercle tracé au sol permet de définir le lieu du conte en le séparant du public et de la "réalité": dans cet espace, l'univers n'est plus le même et le conteur peut y mettre en scène tout un imaginaire sans désorienté le public, se permettre fantaisies et impertinences sous la licence du récit).

En fonction du talent (et de l'endurance) du Barde et des moyens/de la générosité de l'aubergiste (ou l'hôte quel qu'il soit), on lui offre un coin de paille dans l'écurie ou une chambre confortable, un quignon de pain ou un bon repas...

Il est vrai qu'un bon Barde (comme tout autre spectacle) est rare et attire une clientèle qui consomme aux tavernes et ravit la bonne société à la cour des Seigneurs qui savent retenir l'artiste dans leurs murs... C'est ainsi que les Bardes passent l'hiver au chaud (ou en ville, tournant éventuellement sur plusieurs auberges), déployant tout leur art pour distraire par des spectacles ou des jeux un public contraint à l'inaction: en hiver, les routes sont souvent coupées par la neige ou la boue et les ports pris par les glaces (empêchant l'arrivée des nouvelles, le commerce et la guerre), les animaux hibernent (privant de chasse la noblesse dont c'est le principal loisir. Exception faite des loups que la raréfaction de leur propre gibier amène à s'approcher des habitations, incitant d'autant plus les ruraux à rester chez eux), les travaux agricoles sont interrompus et, de manière générale, toute l'activité se recentre sur les cités et les travaux d'intérieur...

Il arrive que l'annonce de la représentation d'un barde fort célèbre crée une affluence digne d'une petite foire. Parfois celui-ci demande un service ou une fourniture nécessaire à la poursuite de son art (réparation d'un instrument, vêtements chauds ou imperméable pour affronter les rigueurs de la route, bottes neuves, éléments de mise en scène, hébergement pour la mauvaise saison, monture...), mais sa fortune se résume toujours à ce qu'il peut transporter. S'il s'arrête trop longtemps, son répertoire et ses nouvelles s'épuisent et il perd son statut comme son gagne-pain...

En cas de baisse de popularité, de réprimande publique de la part des autorités (religieuse ou politique), le Barde ne peut compter que sur le soutient de son public pour subsister ou rester libre: les puissants pardonnent plus aisément les écarts de conduite de ceux dont le châtiment entacherait leur réputation ou créerait des troubles.

S'il perd son public, le Barde n'a plus qu'à prendre ses jambes à son cou et tenter sa chance ailleurs. S'il en a la chance: les prisons de certaines contrées sont pleines de baladins enfermés pour avoir eu des mots trop irrespectueux ou un humour trop provocant...L'orateur audacieux qui tentait de raisonner ou d'infléchir une foule hostile ou défavorable est parfois même lynché. Les Bardes, éternels passagers et souvent solitaires, n'ont en général ni titre ni protection, à eux de gérer le ton qu'ils emploient (et parfois faire taire leurs propres opinions, ou leurs scrupules) pour flatter l'esprit de révolte du public sans dépasser les bornes...

Mais s'il est populaire, la simple réputation d'un artiste peut lui ouvrir bien des portes, emplir les auberges et sa panse ou lui octroyer quelques indulgences, voir un statut tout à fait à part: en effet, dans nombre de sociétés où la tradition est orale, tuer un barde, c'est détruire toute une banque de données, éventuellement unique: le barde devient alors intouchable, ou du moins toute violence à son égard devient-elle tabou. Leur langue étant leur seule défense et leur principale outil, on lui prête -pour peu qu'elle soit habile- toutes sortes de facultés magiques ou diaboliques, suivant les cultures et les points de vue (voir la "Voix Bardique" de Chivalry & Sorcery, les sorts de Barde dans JRTM,...), qui leur donne suivant le contexte un prestige particulier ou leur vaut la persécution des autorités (dans l'Europe médiévale, l'église se défiait des baladins auxquels elle reprochait les impertinences, les murs dissolues, le nomadisme et "une proximité malsaine avec l'animal"...). Les Bardes ont par nature le goût de l'échange, du discours et de l'écoute (ce dernier point étant beaucoup plus essentiel qu'on ne le croit généralement) et si les cultures orales leur attribuent également des fonctions de médiation, de dialectique (si, si), de recherches et délibérations judiciaires autant que d'enseignement et de divertissement (qui sont souvent liées: le mythe et le rite sont bien souvent la métaphore et l'aide-mémoire d'une connaissance tout à fait concrète), même les civilisations plus hiérarchisées font d'eux des émissaires, des diplomates, des négociants, des espions et des porte-paroles...

L'apprentissage d'un Barde est assez particulier: c'est en général un choix fait dés l'adolescence, l'aspirant Barde devant trouver un maître prêt à l'emmener avec lui par monts et par vaux en lui apprenant non seulement le chant, l'élocution ou le jeu d'acteur, la musique, la poésie, les contes, les sagas et les traditions mais également la rhétorique, l'art de manier la foule, la géographie et l'écoute des autres. Le maître ne choisit, souvent sur le tard, qu'un seul élève en général qui le suivra pendant 5 ou 7 ans: il en sera le père et l'initiateur, le protecteur et le compagnon de route. Dans les tribus "barbares", le Barde se choisit d'ordinaire un pupille parmi le clan, mais pour les autres, il le découvre au cours de son errance ou lors d'une halte en ville, d'une représentation. Il lui faut bien évaluer son candidat pour jauger de ses aptitudes, de sa motivation, de sa droiture et de leur future entente: l'enseignement des Bardes ne doit pas se répandre auprès de ceux qui ne le méritent pas ou en feraient mauvais usage, il est long et parfois pénible tout en ne devant être interrompu qu'en dernière extrémité... Plus rarement, c'est un baladin ou un artiste quelconque (musicien, conteur, jongleur, bouffon...attendu que les artistes du moyen âge sont souvent un peu tout cela à la fois) qui, déjà adulte, décide de prendre la route et de se chercher un maître, pour des raisons d'accomplissement personnel le plus souvent, mais parfois pour fuir la justice ou de mauvais souvenirs.

 


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